Dans le quartier historique de Frogner, à Oslo, se trouve le parc de sculptures Vigeland : le plus grand parc de sculptures au monde réalisé par un seul artiste, un lieu où la pierre et le bronze racontent une histoire universelle sur ce que signifie être humain.

Les mystères du parc
de sculptures Vigeland
La vie, du berceau au tombeau.
L'amour, le deuil et les combats intérieurs.
Entrez dans le plus grand parc de sculptures du monde.
Des enfants se faufilent entre les sculptures. Un jogger passe. La vie s'épanouit.
Le parc fait partie du quotidien des Oslois. Et pourtant, il n'a rien d'ordinaire. Le parc de sculptures Vigeland est le plus grand parc de sculptures au monde réalisé par un seul artiste. Chaque allée, chaque perspective et chaque sculpture a été conçue par Gustav Vigeland.
Combien y a-t-il de sculptures ? Personne ne s'accorde vraiment sur ce point. Tout dépend de la façon dont on les compte : en figures individuelles ou en groupes sculpturaux. Dans tous les cas, leur nombre dépasse les 200.
Et juste derrière l'entrée, le maître des lieux attend les visiteurs.

Gustav Vigeland est la seule figure habillée de tout le parc. Tous les autres corps sont représentés nus, dépouillés de tout marqueur de mode, d'époque ou de classe sociale, ce qui leur confère une dimension intemporelle et universelle.
“ Il y a autant d'interprétations du parc Vigeland que de visiteurs. ”
Marit Utaker
Guide locale à Oslo
Au parc Vigeland, plus qu'ailleurs à Oslo, un guide change tout. Face à cette profusion de sculptures, on passe vite à côté des fils conducteurs et des détails qui font sens.
Notre visite est assurée par Marit Utaker, de l'Oslo Guidebureau, guide officielle depuis plus de trente ans. Elle sait s'arrêter au bon moment, et repérer le détail infime qui offrira une autre perspective.
Marit ne tranche pas. Elle livre sa lecture, sans jamais fermer la porte aux autres. Après tout, ce parc n'a pas qu’une seule histoire. Il en a mille.

Dès l'entrée, l'allée mène tout droit vers Le Pont, une structure en granit de 100 mètres de long, flanquée de lanternes et de 58 sculptures en bronze.

Le Pont
« Ce parc montre la vie quotidienne et les situations du quotidien », dit Marit.
Ici, ce sont les relations entre les êtres qui occupent toute la place. Des pères portent leurs enfants, des enfants s'agrippent à leurs pères, les corps se rapprochent. Marit le souligne : à l'époque, c'était rare. Dans l'art européen, la parentalité se déclinait presque toujours sous les traits de la mère et de l'enfant. Sur Le Pont, les pères sont partout. Joueurs, fiers, protecteurs, parfois à bout…
Parmi les enfants se trouve l'une des figures les plus célèbres du parc : Le Garçon en colère (Sinnataggen en norvégien). Il capte souvent tous les regards, mais Marit le rappelle : ce n'est qu'un enfant parmi d'autres sur le pont. Autour de lui, d'autres rient, boudent, réfléchissent, observent. Toute la palette des émotions.
À force d'être touchée par les visiteurs qui y cherchent la chance, sa main est devenue lisse. Petit rappel : ces sculptures sont faites pour les yeux, pas pour les mains. Le bronze a beau sembler indestructible, des milliers de mains finissent par en altérer la surface, et l'œuvre avec elle.
Vous voyez l'homme qui jongle avec des bébés ? Regardez de plus près. Ce ne sont pas des enfants comme les autres : ce sont les « génies » de Vigeland, figures récurrentes de l'imagination et de la force vitale.
La lutte contre le mal
Le long du Pont, des sculptures en granit ouvrent sur un registre plus sombre. Des êtres humains affrontent des lézards, parfois appelés dragons, dans quatre groupes intenses regroupés sous le titre La Lutte contre le mal. On y lit souvent le symbole des combats intérieurs qui traversent l'humanité.
Certaines figures combattent. D'autres se rendent.
Pour Marit, cette différence est essentielle. Dans la femme qui s'abandonne, elle voit l'expression d'une conviction de Vigeland : la femme était plus proche de la nature, plus à même de la comprendre et de vivre avec elle. Là où les hommes luttent contre les créatures, les femmes semblent les accepter.
D'autres lectures sont bien sûr tout aussi valables.
C'est d'ailleurs tout l'intérêt.
Observez le contraste : l'un se bat avec acharnement. L'autre semble presque sourire.
Comment ce parc a vu le jour
L'ampleur extraordinaire du parc Vigeland n'a rien d'accidentel.
Au début du 20e siècle, la Norvège est une jeune nation en quête de repères culturels. Vigeland s'est alors imposé comme l'un des grands sculpteurs du pays, reconnu pour ses œuvres monumentales et son attachement indéfectible à la figure humaine.
En 1921, il conclut un accord sans précédent avec la Ville d'Oslo. Il cède l'ensemble de ses œuvres futures en échange d'un atelier, d'un logement, d'un financement et d'une liberté artistique totale.
Grâce à lui, Vigeland n'a pas créé des sculptures isolées, mais un paysage artistique complet.

Le café du parc
Situé dans le parc Frogner, Anne på landet est un café chaleureux ouvert toute l'année : gâteaux faits maison, déjeuners légers, café et vin. Une bonne adresse avant ou après la visite.
La Fontaine et le Labyrinthe
Au-delà du Pont, le parc s'ouvre sur La Fontaine, l'œuvre qui est à l'origine de tout le projet.
En son centre, six hommes soutiennent une immense vasque, souvent interprétée comme le monde lui-même. L'eau s'écoule en dessous. Tout autour, des reliefs déroulent un cycle sans fin : enfants qui jouent, jeunes couples, familles, corps qui vieillissent, deuil, mort, puis le retour de la vie.
« Tout est un cycle ici », dit Marit. « Ça ne s'arrête jamais vraiment. »
Autour de la Fontaine s'étend Le Labyrinthe de Vigeland.
Le labyrinthe est de longue date associé à la force vitale et au cheminement spirituel. Pour Vigeland, ce tracé sinueux est une métaphore du parcours humain. Contrairement aux labyrinthes traditionnels qui convergent vers un centre, celui-ci contourne la Fontaine et en ressort de l'autre côté. Des entrées et sorties distinctes sont aménagées à l'est et à l'ouest : aucun point d'arrivée ne s'impose.
« On n'arrive nulle part », dit Marit. « On traverse. »
Dans une lettre à son ami Hans Dedekam en 1915, Vigeland confiait qu'après avoir conçu son labyrinthe, la crainte l'avait saisi qu'une œuvre similaire existe déjà quelque part. Il mena des recherches poussées et eut la satisfaction de constater que son tracé était unique. Le chemin, selon lui, s'étire sur près de 3000 mètres. Il l'a dessiné en dix soirées.
À noter : Vigeland a esquissé le Labyrinthe en dix soirées, puis s'est assuré par des recherches qu'aucune création comparable n'existait ailleurs.

Autour de La Fontaine, il a fait paver une place de 1800 mètres carrés de mosaïques en granit noir et blanc.
Le Monolithe
Au centre du parc s'élève Le Monolithe, une colonne de 17 mètres de haut taillée dans un seul bloc de granit.
121 figures humaines s'y enroulent en spirale, leurs corps enchevêtrés. Certaines semblent grimper. D'autres semblent tomber. Le mouvement va-t-il de bas en haut ? De haut en bas ? Ou les deux à la fois ? Tout dépend de l’œil qui regarde.
Vigeland n'a presque rien expliqué. Il a qualifié l'œuvre de fantaisie et déclaré, dans une formule restée célèbre :
“ C'est ma religion ”
Gustav Vigeland
Le parc porte un seul nom, mais il est né de beaucoup de mains. Le Monolithe seul a été sculpté pendant 13 ans par quatre maîtres tailleurs de pierre : les Suédois Gustav Mod et Nils Jönsson, le Danois Karl Kjær et le Norvégien Ivar Broe, à partir du modèle en plâtre de Vigeland et sous sa direction constante.


Note : Près du Monolithe, repérez deux cercles gravés dans le pavage. Entrez dans l'un d'eux, parlez, chantez ou frappez le sol : votre son vous reviendra en écho.
Le parc est tout aussi saisissant en hiver, et on peut même y faire du ski de fond.
Pour mieux comprendre la vision derrière l'œuvre, prolongez la visite au musée Vigeland, anciennement atelier et demeure de l'artiste.
Peaufiné jusque dans ses moindres recoins, il reste un îlot de calme au cœur de la ville.
Gustav Vigeland
Né à Mandal, dans le sud de la Norvège (1869–1943).
Il s'impose comme l'un des sculpteurs majeurs de Norvège dans les années 1890.
Il a eu deux enfants, Else (1899) et Gustav (1901), avec Laura Mathilde Andersen.
Il a vécu près de vingt ans avec Inga Syvertsen, qui était aussi son assistante.
Il épouse Ingrid Vilberg (devenue Ingerid Vigeland) en 1922.
Il consacre le reste de sa vie au parc de sculptures Vigeland.
Il meurt à Oslo en 1943.
On y découvre une version miniature du parc : maquettes en plâtre, études préparatoires, œuvres restées inachevées. Le processus se donne à voir dans toute sa réalité : les reprises, les corrections, l'obsession.
La vie privée de Vigeland était complexe. Plusieurs relations, deux enfants nés en début de carrière, un remariage plus tard... Mais son engagement premier envers son œuvre n'a jamais vacillé.
L'appartement
Dans le cadre de son accord avec la Ville d'Oslo, Gustav Vigeland reçut un atelier et un logement à proximité de son travail. L'architecte Lorentz Ree conçut pour lui un appartement sur mesure, tout en haut du bâtiment.
Rien n'y est laissé au hasard.
Vigeland en a dessiné lui-même chaque détail. Des murs terracotta chaleureux, des lambris verts, une palette qu'on retrouve dans les coussins, les tapis et les tissus. Son épouse Ingerid, qu'il avait épousée en 1922, tissait de petits textiles selon ses instructions précises : une référence discrète aux traditions artisanales norvégiennes et aux idéaux Arts and Crafts de l'époque, qui voyaient dans la qualité des objets un reflet de la qualité de vie.
Les œuvres aux murs sont toutes de lui. Les pastels datent de ses voyages en Norvège du Sud, où il a fixé les paysages de son enfance, un contrepoint intime à l'œuvre monumentale en extérieur.
Vigeland et Ingerid emménagèrent dans l'appartement en 1924. Dans les années 1940, Ingerid s'en alla, et Vigeland y vécut seul jusqu'à la fin. Le second lit fut retiré. Ce qui reste est un espace dépouillé, presque austère, entièrement ordonné autour du travail.
Dans la salle circulaire au-dessus, Vigeland avait prévu une série de reliefs pour habiller les murs. Il ne les a jamais terminés. Mais il savait précisément où son histoire s'achèverait.
Au sommet du bâtiment se trouve le mausolée qu'il a conçu pour abriter son urne.

Certaines de ses œuvres sont restées inachevées. Son lieu de repos, lui, avait été soigneusement choisi.























